Portrait de Laurent Ponson, chargé de recherche à l’Institut Jean-le-Rond-d’Alembert et président-directeur-général de la start-up Tortoise
Chargé de recherche, président-directeur-général d'une start-up : découvrez comment Laurent Ponson connecte le monde académique de la recherche et celui de l'entreprenariat dans l'industrie !
Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Laurent Ponson, je suis chargé de recherche à l’Institut Jean-le-Rond-d’Alembert (CNRS/Sorbonne Université) et président-directeur-général de la start-up Tortoise.
Quel est votre parcours ?
Après avoir été élève à l’Ecole centrale, j’ai mené une thèse en physique au CEA et à l’université Paris-Saclay de 2003 à 2006, avant de partir en post-doctorat aux Etats-Unis, au California Institute of Technology entre 2007 et 2010.
Pourquoi avoir choisi le CNRS ?
A ma grande surprise, j’y suis entré dès ma première tentative aux concours en 2011 au retour de Californie, en section Mécanique des solides, sur les conseils d’un collègue. Dès mon arrivée, je me suis installé au laboratoire d’Alembert.
Qu'est-ce qui vous a poussé à créer la start-up Tortoise ?
Au cours de mon post-doctorat à Caltech, j’ai eu l’occasion de découvrir une culture applicative qui distingue moins qu’en France recherche fondamentale et application technologique. Après quelques années au CNRS, j’ai ressenti le besoin d’explorer les implications sociétales de mes recherches. J’ai aussi compris que si je ne m’impliquais pas dans la mise en œuvre pratique des technologies que je développais, personne ne le ferait à ma place.
Enfin, avec le projet Tortoise, on cherche à développer un nouveau modèle de start-up, plus en lien avec le monde de la recherche. Par exemple, la plupart des membres de notre équipe sont de jeunes docteurs.
Qu'est-ce que la start-up Tortoise ?
Tortoise a été lancée en 2017. En 2018, elle a obtenu le grand prix i-Lab et ainsi une subvention du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, de sorte qu’elle a vraiment pu démarrer ses activités à partir de 2019.
La start-up travaille sur la compréhension des phénomènes de rupture. Nous utilisons et développons des techniques qui interprètent les formes générées par la rupture des matériaux, et plus précisément les surfaces rugueuses des matériaux rompus, afin de comprendre les causes des avaries mécaniques. Ces techniques reposent sur une vision originale de notre discipline, à l’interface entre la physique et la mécanique des solides, que l’on pourrait appeler la « mécanique/physique de la rupture ». Celle-ci constitue le socle technologique de Tortoise. En retour, certains résultats scientifiques qui émergent de nos développements technologiques viennent nourrir la recherche académique.
Pour illustrer ce que fait concrètement Tortoise, nous disons parfois, à la manière d’une enquête criminelle, que nous réalisons des « autopsies mécaniques ». Ces autopsies nous permettent de reconstituer les conditions d’un accident provoqué par la rupture d’un matériau, et ainsi d’identifier le coupable (un matériau pas assez résistant, une sollicitation anormalement élevée…), et l’arme du crime (une rupture brutale, par fatigue, ou encore par corrosion sous contrainte, un mode de rupture qui fait l’actualité depuis quelques années dans le monde du nucléaire).
Concrètement, ces autopsies sont réalisées en scannant la surface de rupture d’un matériau rompu, puis en post-traitant le relevé topographique obtenu avec des algorithmes reposant sur des modèles de fissuration. Très souvent, la compréhension fine que nous apportons sur une rupture accidentelle permet de guider les futures conceptions industrielles.
Notre projet revêt très clairement un enjeu écologique puisque notre mission est d’aider les industriels à mieux maitriser, et in fine, améliorer la durabilité de leurs installations ou de leurs produits. Notre ambition est d’accompagner les industriels vers une gestion plus rationnelle et plus performante de la fiabilité et de la durabilité des matériaux, mais aussi d’impacter leurs pratiques dans la durée.
Nous avons la chance d’avoir une approche qui se duplique sur des matériaux très divers. Cela nous permet de travailler dans différents secteurs où la fiabilité des matériaux est stratégique, comme l’aéronautique et l’aérospatial (Safran, Airbus, Ariane Group…), le ferroviaire (SNCF, Alstom…) ou les énergies (EDF, Framatome…). Mais nous avons également de nombreux projets dans le secteur du luxe avec des acteurs comme L’Oréal, Van Cleef ou Rolex, à qui nous apportons un regard original sur le développement de nouveaux produits.
Quelle aide le CNRS vous a-t-il apportée ?
Une aide précieuse ! Au niveau de la délégation Paris-Centre, le service Partenariat et valorisation m’a aidé à monter mon dossier de mise à disposition auprès de Tortoise et a fait preuve d’une grande bienveillance à mon égard au moment fatidique où je m’apprêtais à changer de vie. J’ai par ailleurs pu bénéficier d’un soutien financier du CNRS, qui a avancé mon salaire de chargé de recherche tant que Tortoise n’était pas encore rentable. Enfin, j’ai reçu le soutien matériel de mon laboratoire, qui m’a prêté des locaux et une salle expérimentale.
Toute ces aides ont été décisives pour franchir la vallée de la mort des start-ups et atteindre le seuil de rentabilité.
Aujourd’hui, je dédie 85% de mon temps à Tortoise et les 15% restants à mes recherches académiques au sein du CNRS.
Qu'aimez-vous le plus dans votre nouvelle vie professionnelle ?
Tortoise m’a ouvert les yeux sur l’utilité de mes recherches. Ce projet a quelque part donné du sens à mes travaux après toutes ces années dans la recherche fondamentale. Mais je suis aussi très fier et reconnaissant d’avoir pu mener pendant 15 ans des recherches motivées par ma seule curiosité. Cette étape était une composante essentielle, si ce n’est centrale, du projet Tortoise.
Au quotidien, développer une start-up vous met face à de nouveaux défis qui dépassent ceux que l’on rencontre au laboratoire (et qui sont pourtant déjà nombreux !). Parmi ces nouveaux défis, faire évoluer les pratiques dans l’industrie n’est pas une mince affaire. Mais ce « transfert de l’innovation » est passionnant, et requiert à la fois des qualités techniques, mais bien souvent, surtout humaines.
Quelles sont selon vous les qualités requises pour mener de front ces deux activités ?
Il existe un vrai fossé entre la recherche et l’entrepreneuriat, tant peut être sévère le filtre à l’entrée du monde des start-ups, particulièrement envers les scientifiques. Mais se lancer dans l’entrepreneuriat ne signifie pas repartir de zéro pour autant, car les scientifiques ont l’habitude de se projeter dans l’inconnu, et d’une certaine façon, de se sentir à l’aise dans l’inconfort en faisant face à des problèmes souvent très complexes. Ils ont aussi l’habitude de travailler sur des temps longs, ce qui est essentiel dans le monde de l’industrie et de l’innovation technologique.